Le Docteur Gustave Beaudet (1886-1968)
| Publications - Archives |
Minuit et quart. Drrrrrring !!! Drrrrrrring !!! Résonne la sonnerie téléphonique du 44821.
« Je suis bien chez le docteur Beaudet? » D'une voix frêle, une jeune fille annonce : « Notre bonne mère est très malade, elle est en train de mourir, je crois. Pourriez-vous venir tout de suite ? » À l'horizon, un double drame...
Le temps de s'habiller, d'endosser son capot de chat sauvage et de sortir Votive de la grange, l'un de ses plus beaux chevaux de race, voilà le docteur Beaudet en route vers Saint-Pierre-aux-Liens. Les patins du petit « cutter » rouge crissent sous les fers à glace. Monsieur le curé, qui l’a précédé, est en train d'administrer l'extrême-onction à la dame qui n'en finit plus de râler devant ses enfants en pleurs.
Profitant du bruit occasionné par les dévotions de circonstance, l'une des jeunes filles de la famille tire le docteur Beaudet par la manche et l'entraîne dans la chambre voisine. « Je vais accoucher, dit-elle, et la famille n'est pas au courant. » Aussitôt, le docteur s'empresse d'aider l'enfant à naître, le dépose très vite dans son petit « satchel » de cuir noir, sans le faire pleurer, et se précipite à l'extérieur, saluant la maisonnée au passage. Urgence oblige...
Dans la voiture, il vérifie si l'enfant est bien vivant. « Hue! Votive, Hue! » Dès son arrivé à la maison, son épouse veille à langer le petit. Un coup de téléphone à la crèche Saint-Vincent-de-Paul et le bébé sera adopté.
Des histoires comme celles-là se sont déjà bel et bien produites. C'est de la bouche même du dernier enfant du docteur Beaudet, son fils Claude, que cette anecdote me fut racontée, ce premier matin de neige du mois d'octobre dernier.
Revoyons ensemble les pages de vie du docteur Gustave Beaudet, dont plusieurs Charlesbourgeoises se souviennent, soit parce qu’elles ont bénéficié de son assistance lorsqu'elles ont donné la vie, ou qu'elles ont appliqué ses bons conseils, notamment lors de ses campagnes en faveur du lait cru.
C'est dans le comté de Lotbinière, plus précisément à Deschaillons, que le jeune Gustave voit le jour, le 11 mai 1886. Ses parents, tous deux Beaudet, ont besoin d'une dispense pour pouvoir se marier. Le père, Hector Beaudet, travaille sur les bateaux et la mère Aurélie a la charge d'une maisonnée de six enfants.
Il commençe ses études classiques chez les Frères du Sacré-Cœur à Arthabaska, entreprend ses études médicales à Québec pour les terminer, en 1910, à l'Université de Montréal. Comme il ne peut à l’époque pratiquer la médecine et demeurer célibataire, il épouse la même année une fille de Neuville, Marie-Thérèse Larue.
Les dix premières années de sa pratique médicale se déroulent à St?Apollinaire où il travaille sans relâche. C'est l'époque difficile de la grippe espagnole. De plus, le village, à cette période, vit dans la terreur. Un homme troublé mentalement menace certaines personnes importantes du village, dont le docteur Beaudet. Cette situation le force à quitter le village.
Quelque temps plus tard, Gustave apprend que le vieux docteur Grondin de Charlesbourg s’apprête à prendre sa retraite. C'est fait. Gustave prend donc la relève et s’installe dans la grande maison du vieux médecin dans le Trait-Carré, maison qu'il fera rénover par la suite.
La maison du Trait-Carré et la résidence d'été
Lorsqu'il en fait l'acquisition, au coût de 7 000 $, la grande maison du Trait-Carré ne possède pas de galerie. Vaste, solide, construite de briques, elle compte dix pièces et loge le cabinet du médecin de même qu’une salle d’attente. Cette dernière pièce, est un genre de petit corridor où les patients causent. Dans le bureau adjacent, ils seront soignés mais jamais examinés. L'examen, particulièrement celui des dames, se fait au domicile de la patiente, le mari n'étant pas loin... Le bureau est petit, avec un lavabo dans le coin et une grande pharmacie contenant tous les remèdes nécessaires (commandés chez Livernois). Le médecin y traite bien des maux, allant de l'extraction de molaires jusqu'aux points de suture.
Le docteur peut-il se reposer? Certainement pas à l'approche de la pleine lune! Cependant, un jour par semaine, le jeudi après-midi, il prend congé et en profite pour se rendre à la pêche au Lac à Noël (aujourd'hui, le Camp Mercier) avec l'un ou l'autre de ses enfants. Nullement grand voyageur, il n’ira jamais en Europe.
Genève? Cela vous dit quelque chose? Une grande ville de Suisse, le chef-lieu de la Société des Nations (qui deviendra l'ONU), « là où tout se discute et où rien ne se règle » avait-il coutume de dire... Mais c'est aussi ici, à Notre-Dame des Bois. Genève, c'est le nom de son chalet! C'est là que le docteur Beaudet acquiert un vaste terrain et un chalet déjà construit par la famille Drapeau. C'est à la petite pelle que des habitants de la région y ont creusé un lac artificiel qui fait la joie de bien des enfants. Ce domaine est toujours la propriété d'un membre de la famille Beaudet.
L'expression est consacrée : le médecin de campagne va aux malades. Il se déplace, un petit « satchel » à la main, de nuit comme de jour, été comme hiver, côtoyant la mort et la vie dans la même journée. Le territoire à l’époque est grand à couvrir. Le docteur peut parfois se rendre au Lac Saint-Charles, desserte de Notre-Dame-des-Laurentides. À une certaine époque, on y compte de très nombreuses filles-mères. Alors qu'il se présente pour la deuxième année à la porte de la même maison , le docteur dit à la mère de famille, avec le ton moralisateur de circonstance : « Guettez donc vot' fille, qu'à sorte pas tant le soir. » Et la fille, en se réveillant, de rétorquer : « Si le bon Dieu avait pas voulu qu'on s'en serve, y avait rien qu'à pas nous en poser ! ! ! »
Si le docteur Beaudet a soigné bien des habitants de Charlesbourg, il a également prodigué ses soins à des étrangers, à des voyageurs aussi. En effet, avec l’amélioration du boulevard Talbot, bien des voitures y circulent à grande vitesse. On ne compte plus les blessés et les morts. Qu'est-ce qu'on voit passer après la voiture de police ? L’ambulance de Lépine, suivie de la voiture du docteur Beaudet. Dès qu’un accident se produit dans le Parc, c'est lui qu'on demande. Aussi, lorsque les lignes à haute tension sont installées dans le même secteur, plusieurs employés accidentés de la Shawinigan Power auront recours à ses soins compétents.
Et comment est rémunéré ce bon docteur ? Un accouchement effectué à l'hiver 1935 à Tewkesbury coûte 2,50 $, d'après son livre de comptes. Tous les habitants de Charlesbourg n'ont pas les moyens de payer. Ils le font donc en nature, avec du bois de chauffage, par exemple. On raconte qu'après sa première année de pratique à Charlesbourg, le médecin a l’idée d’utiliser la poste pour faire parvenir les comptes en souffrance à ses patients. Branle-bas de combat sur le perron de l'église, la semaine suivante ! « Le docteur Grondin avait pas l'habitude de faire ça ! Qu'est-ce qu’il lui prend, à Beaudet ? » On lui reconnaît cependant un cœur généreux, tellement qu'un jour un habitant dira de lui : « Même s'il est rouge, il soigne les bleus. »
Le docteur Beaudet a une passion : les chevaux. Il est fier de ses belles bêtes qu'il fait venir des Etats-Unis; il prend un soin particulier de leurs pattes et voit à ce que leurs fers soient bien balancées par M. Labrecque, le forgeron. Il commence donc à organiser du transport, d'abord en voiture à cheval. Au pied de la Côte du Roi, on peut entendre : « Les hommes, débarquez du côté du stage; les créatures, restez dedans! » Souvent, l'hiver, il lui arrive de prendre des courses sur la neige. On raconte qu'un jour où il coursait avec le père Bégin, qui habitait en face du cimetière, les deux hommes sont allés si vite que les chevaux n'ont pu s'arrêter à temps et qu'ils sont montés sur le perron de l'église!
C'est en 1923 que le docteur Beaudet s'associe à Georges-Omer Paradis, agent d'assurances, pour l'achat de ce qui deviendra la future compagnie d'autobus. Un des premiers autobus, transportant une douzaine de personnes, était de marque Godfredson. En 1971, la compagnie compte une flotte de 42 autobus. Pendant près de 25 ans, le fils du docteur, Claude, assurera la gérance du garage et du personnel. Toute une expérience pour laquelle il est allé suivre des cours, d’abord à Kingston, en Ontario, puis à Montréal.
Le docteur est-il été tenté par la vie publique? Certes, il est passablement occupé avec ses patients, mais c’est un orateur né. On l’a vu défendre les cultivateurs de Charlesbourg quand on a imposé aux habitants la pasteurisation du lait, laissant de côté le bon lait naturel de vache. C’est aussi un admirateur d'Henri Bourassa et l'organisateur politique d'Alexandre Taschereau. Un jour, ce dernier lui téléphone, un peu affolé par la manifestation d'opposants prévue aux Quatre-chemins de Ste-Thérèse. Les deux hommes devant emprunter cette route se feront passer pour le curé et son assistant. Ils n'ont qu'à agiter la traditionnelle clochette aux malades et voilà que la foule s'agenouille à leur passage, assurée que c'est le bon Dieu qui passe par là!
En terminant cet entretien avec le fils Claude, je n'ai pu m'empêcher de penser à son père, le docteur Beaudet, et à tous ces malades, femmes et hommes, qu’il a traités pendant près d'un demi-siècle. J'ai repensé à la misère humaine, avec tout son cortège d'émotions, à cette jeune fille qui, dans la même nuit, devenait orpheline et mère à la fois. Je me souviendrai longtemps d'une petite valise noire devenue pour la circonstance le premier berceau d'un enfant aujourd'hui disparu. Que nous dirait encore cette valise si elle pouvait parler ?
Madeleine Gagnon
Mis à jour (Mardi, 22 Septembre 2009 08:19)


